Dégenrer l’urbanisme : un entretien avec Lucile Biarrotte, docteure en urbanisme

 
Lucile Biarrotte, portrait par Thierry Lévy

Lucile Biarrotte, portrait par Thierry Lévy

Docteure en urbanisme, Lucile Biarrotte a soutenu sa thèse au sein du Lab’Urba de l'Université Paris Est (devenue depuis Université Gustave Eiffel). Elle est à présent directrice-conseil chez TraitClair, une agence de concertation de projets en urbanisme et architecture. Nous l’avons rencontrée pour en savoir plus sur son travail qui entend notamment révéler les dynamiques du genre dans l’urbanisme historique et actuel.

 
 

[S]CITY : Sur Internet, on peut lire que ton travail de recherche s’emploie à dégenrer l'urbanisme. Qu'est-ce que ça veut dire au juste ?

Lucile Biarrotte : Il y a évidemment d'abord un jeu de mots entre ‘dégenrer’ et ‘déranger’. Dégenrer l'urbanisme, c'est participer à déconstruire des normes implicites de l’urbanisme, en les faisant apparaître. On cherche ainsi à rendre visible des questions et des enjeux de genre qui régissent des projets ou des espaces. Parce qu'on les rend visibles, on peut mieux agir dessus. Et de fait, ça “dérange” les gens car c'est forcément difficile de se remettre en question et de prendre conscience des normes implicites qui régissent par exemple l’espace public. Au premier abord, ça peut créer un malaise voire un rejet. En en parlant ouvertement et cherchant à changer les choses, on dérange un système resté jusqu’à là implicite.

[S]CITY : Ce sont parfois des expériences de vie qui amènent à travailler sur un sujet plutôt que sur un autre. Dans ton cas, quelle pourrait être cette expérience de vie ?

LB : C’est la découverte des ouvrages féministes, car ils ont mis en lumière des inégalités, violences, rapports de pouvoir dont je n'avais pas pris conscience jusque-là, qui impactaient pourtant ma vie quotidienne. Je subis du harcèlement de rue, comme beaucoup de femmes ou de minorités de genre et sexuelles. Le sentiment de peur que j'ai pu ressentir la première fois que ça m'est arrivé adolescente, a influencé mes comportements et choix par la suite. Toujours est-il que ce sujet s’est imposé à moi en parallèle de mes études de Master en géographie et en urbanisme, alors que je n’en entendais pas du tout parler dans ces formations. En 2011 j'ai découvert le programme sur “Femmes et ville” de Montréal et j'ai décidé d'y faire mon premier terrain de recherche. J'ai pu rencontrer un certain nombre d'actrices clés des années 1990 et 2000. En France je n'avais jamais entendu parler de liens entre genre et l’urbanisme. Je trouvais ça étonnant que ce pan de recherche entier soit si méconnu ! Tout au long de ma thèse cela a continué de me choquer, car au fur et à mesure de mes investigations j’ai recensé une abondante production, y compris francophone et française. Or personne ne semblait en avoir connaissance et mémoire, y compris les personnes les plus spécialisées. C’est comme si ce sujet était sans cesse considéré comme nouveau, qu’il subissait une amnésie cyclique collective.

[S]CITY : Comment expliques-tu cela ? Pourquoi est-ce arrivé si tard en France ?

LB : Justement, ce n'est pas arrivé tard en France ! On n’a juste jamais considéré les travaux féministes en urbanisme et architecture comme des productions dignes d'être rendues publiques, archivées et enseignées. Cette littérature importante est restée cantonnée à des espaces dédiés aux études sur les femmes ou le féminisme, comme la Bibliothèque Marguerite Durand à Paris, ou le Centre des Archives Féministes à Angers. Dans les bibliothèques universitaires d'urbanisme classiques, on ne trouve pas ces documents. Ça a été un enjeu de ma thèse d'expliquer pourquoi. En France, contrairement aux États-Unis par exemple, il n'y a pas eu d’institutionnalisation de ce champ de recherche. Des barrières ont été mises en place et ont freiné la carrière des femmes qui voulaient travailler sur ce sujet. Un des premiers textes en France, qui date de 1970 (Claude Enjeu - Joana Savé, Structures urbaines et réclusion des femmes), a même été écrit sous pseudonyme par des chercheuses dont l’une était au CNRS ! Mais les femmes n’y étaient que récemment acceptées et il valait mieux qu'elles ne fassent pas de vagues. 

Aussi, certains travaux n'ont juste jamais été repris. Par exemple, Jacqueline Coutras, une chercheuse en géographie et pionnière des analyses de déplacement des ménages en Île-de-France, n’est quasiment jamais citée. En fait, on ne dit pas de choses très nouvelles en ce moment, on a perdu pas mal de temps ! La plupart des choses ont été dites déjà dans les années 1970, elles n'ont juste pas été valorisées. Ça a été une grave perte d'énergie et de travail. C’est pourquoi j’ai créé en 2016 une liste de diffusion (UrbaGenre, 650 abonné·e·s) et plusieurs bibliothèques collaboratives en ligne. Je voulais que personne ne puisse plus dire qu'il n'y a pas grand-chose à lire sur ce sujet. Ne serait-ce qu'en français, j’y ai recensé plus de 1300 références en architecture, urbanisme, ergonomie, design, sciences de l’espace et du corporel. On ne peut plus les ignorer ! Et c’est important de continuer collectivement à enrichir, partager et diffuser ces informations.

[S]CITY : Qu’est-ce qui pourrait être fait dans l’immédiat pour participer à cette institutionnalisation urgente ?

LB : Une architecte française, Monique Minaca, a été une des rédactrices de la Charte européenne des femmes dans la cité au milieu des années 1990. Certaines actions qui y sont proposées commencent seulement maintenant à être mises en place, comme la formation aux inégalités de genre dans les études d’architecture et d’urbanisme. D’autres ne le sont pas encore, comme la parité dans les jurys d'architecture. Il y aurait en réalité peu de mises à jour à faire car ce programme reste pleinement d’actualité.

[S]CITY : Et concernant l’espace public, y’aurait-il des formes spatiales qui pourraient contribuer à réduire les inégalités ?

LB : Il n'y a pas de forme spatiale qui corrige en soi les inégalités de genre. Les urbanistes et architectes doivent plutôt se poser certaines questions sur la prise en compte de toutes les activités humaines, dont celles de soin traditionnellement dévolues aux femmes, que celles-ci exercent encore majoritairement. Mais aussi les différences de sentiment de sécurité qui découlent de conditionnements sociaux différenciés et influencent la liberté de mouvement des femmes. Dans de nombreuses villes où le sujet est étudié, on observe un écart quasi-constant d'environ 30% entre la part des femmes et celle des hommes se sentant en insécurité dans les espaces publics. Cela a pour conséquence directe que les femmes se déplacent moins le soir ou doivent élaborer des stratégies d’évitement.

En connaissant ces données, on peut agir sur le sentiment de sécurité par un travail sur l’ambiance, l’éclairage nocturne, mais aussi la coveillance. C’était la démarche de la ville de Montréal dans son Guide d'aménagement pour un environnement urbain sécuritaire de 2002. Mais chaque solution doit être remise dans un contexte. Illuminer davantage les espaces publics n’est pas une bonne réponse systématique. Il n'y a pas de solution qui marche partout. En réalité, des solutions qui peuvent améliorer les choses dans certains cas peuvent s'avérer très discriminantes dans d'autres. Dans de nombreux pays, des wagons de métro réservés aux femmes en heures de pointes ont été réclamés par des femmes pour leur assurer des transports sans harcèlement sexuel, et ainsi encourager leur émancipation scolaire et professionnelle. Ces mêmes wagons ségrégués sont parfois mis en place ou récupérés pour des raisons traditionalistes qui considèrent la séparation des femmes et des hommes comme une fin morale en soi plutôt que comme un outil temporaire de rattrapage. Aucune solution n’est ainsi univoque, et un aménagement peut se révéler émancipateur ou oppressif selon les contextes. Ça peut toujours être à double tranchant, et il est évidemment impossible pour des gens concevant la ville d’imposer des usages égalitaires. Leur seule intention ne suffit pas. Cela ne doit cependant pas dédouaner urbanistes et architectes d’une remise en question des stéréotypes de genre que leurs cultures professionnelles véhiculent, tout en se penchant évidemment toujours sur le contexte social  et les usages réels.

[S]CITY : Peux-tu nous en dire plus sur ce que tu fais maintenant chez TraitClair ?

LB : C’est un bureau d’étude spécialisé dans la communication et la concertation autour des projets d’urbanisme. Nous y accompagnons des collectivités territoriales et une variété d’acteurs et actrices des territoires pour mieux prendre en compte l’avis des habitant·e·s et usager·e·s dans la production de leur environnement quotidien. Depuis mon arrivée, on développe aussi des missions explicitement genrées en réponse à une demande croissante de la part de collectivités françaises. 

La concertation en urbanisme soulève elle aussi des enjeux de genre, car des dynamiques de pouvoir inégalitaires y existent. Par exemple en 2006, un rapport sur la révision du Schéma Directeur d’Ile-de-France a montré que 80% des personnes auditionnées étaient des hommes. Par ailleurs, beaucoup de travaux en sociologie indiquent que les femmes se font davantage couper la parole devant une assemblée, qu'elles parlent donc plus vite et qu’on a tendance à minimiser l’importance de leurs points de vue (dynamiques qui ne sont pas propres à l’urbanisme !). Les rôles de genre étant encore très différenciés aujourd’hui, cela signifie que les activités et vécus d’une moitié de la population sont moins pris en compte. 

Ces questions sont aussi intersectionnelles : dans beaucoup de concertations classiques les classes sociales les plus populaires ne sont pas du tout représentées. Participer requiert d’avoir du temps libre, de pouvoir faire garder ses enfants, de comprendre le vocabulaire spécialisé. C’est donc une partie de mon travail chez TraitClair de mettre en lumière ces prérequis et de trouver des alternatives pour rendre les concertations ouvertes à toutes et à tous. L’objectif est de transversaliser véritablement ces approches inclusives dans notre travail mais aussi celui de nos partenaires.

[S]CITY : Un grand merci Lucile ! Ce que l’on retient de ton travail, c’est que ces sujets sont toujours aussi actuels qu’urgents à traiter. Malgré l’ancienneté de certains travaux universitaires que tu invites judicieusement à (re)découvrir, on constate que les choses évoluent lentement, et que la route est encore longue vers la démocratisation de la fabrique de la ville. Il appartient aux acteur·rice·s de l’urbain (mais pas que !) de se saisir de ces questions, pour des villes plus inclusives et respectueuses de chacun·e.